Archives mensuelles : novembre 2019

Une économie à 2 balles

Je rejoint ma voiture stationnée en bord de rue pour rentrer chez moi. Je parcoure la rue de bout en bout d’un regard inquiet : « y-en a-t-il un ici ? ». Je regarde bien à droite, à gauche puis encore à droite : personne. Ça ne me rassure pas pour autant: « quelque chose cloche » me dis-je. Je monte dans ma voiture et referme la porte en regardant dans le rétroviseur: rien, personne. Sans quitter le rétroviseur de l’œil, je démarre le moteur, engage la marche arrière et recule doucement: toujours rien. Je commence à me convaincre que pour une fois il n’y en a aucun. Rassuré, j’engage la première et … frein sec ! Il est là, surgi de je ne sais où, le nez contre ma vitre, pour exiger sa rançon : ses 2 balles (dirhams).

On pourrait croire que les cernes sous ses yeux sont dues à la fatigue d’un métier éprouvant, mais c’est plutôt l’effet des saloperies qu’il fume pour oublier qu’il gaspille la force de sa jeunesse à un « métier » inutile. Son métier ? Il l’appelle « gardien »: il protège les voitures contre d’autre jeunes qui, comme lui, faute de dépenser la force de leur jeunesse à une activité utile, rôdent dans les rues pour braquer les voitures. Et c’est ainsi qu’est gaspillées l’énergie de d’une jeunesse que bien des pays en vieillesse cherchent désespérément.

Pourtant, il suffit de rouler 20 mètres pour voir qu’il y a bien des choses utiles à faire : par exemple reboucher ce gros trou au milieu de la route qui vient de bousiller ma jante. Qu’est ce que ça demande ? Ça demande à ce que l’un de ces jeunes prenne une pioche à la carrière pour extraire les cailloux, que l’autre prenne le volant du camion pour les emmener jusqu’à la rue et que le troisième prenne la pelle pour les déverser dans le trou, mélangés au goudron que le 4ème aura fabriqué.

D’où mon interrogation : qu’est-ce qui fait que ces jeunes finissent, en masse, à gaspiller leur force dans le jeu de « voleur-gardien » plutôt que dans une activité utile à la société ? Une chose est sure: les cernes aussi bien sous les yeux du gardien que du voleur témoignent que ce n’est pas un plaisir.